Joseph Conrad (né Józef Teodor Konrad Korzeniowski, 1857–1924), marin né en Pologne devenu l’un des principaux stylistes de la prose anglaise, s’est inspiré de son voyage de 1890 dans l’État indépendant du Congo pour composer Au cœur des ténèbres. Publiée d’abord en feuilleton en 1899 dans Blackwood’s Magazine puis en volume en 1902 dans le recueil Youth: A Narrative, and Two Other Stories, la nouvelle appartient à la période fin‑victorienne, marquée par la consolidation impériale et une inquiétude croissante quant à ses coûts moraux et politiques. Présentée comme un récit de bord sur la Tamise et racontée par Marlow, la technique caractéristique de Conrad — narration en couches et témoignage rétrospectif — situe le voyage au Congo dans une histoire plus vaste de l’expansion européenne, reliant la confiance métropolitaine à d’anciens cycles de conquêtes et d’exploitation. L’œuvre dissèque l’impérialisme non comme une mission civilisatrice mais comme un système qui expose, amplifie et rationalise la violence, la cupidité et la désintégration morale, tout en sondant l’instabilité de la vérité dans le récit lui‑même. Son dense tissu symbolique — lumière et obscurité, fleuve et labyrinthe, voix et silence — sert moins d’allégorie simple que d’enquête sur la manière dont le langage révèle et dissimule l’expérience, surtout aux limites de ce qui peut être reconnu. Au cœur des ténèbres est devenu une référence pour la méthode narrative moderniste et pour les débats ultérieurs sur la représentation coloniale, exerçant une large influence sur la littérature et la culture du XXe siècle, tout en continuant de susciter des controverses critiques concernant sa représentation de l’Afrique et des Africains et sa complicité, ainsi que sa critique, du discours impérial.